Martine Peters ne s’en cache pas : cette professeure en sciences de l’éducation est avant tout une experte de l’intégrité académique – qu’elle nomme IA1. En ce qui concerne l’intelligence artificielle – IA2, puisqu’arrivée après dans cette histoire – elle navigue dans ce domaine en toute modestie, car c’est par la force des choses qu’elle y est maintenant confrontée. Un peu en même temps que nous tous, soit quand le tsunami ChatGPT a fait son entrée dans nos universités à la fin de l’année 2022, elle a été frappée par cette nouvelle réalité. C’est donc avec une grande humilité que Martine Peters est venue livrer son message à HEC Montréal en ce qui concerne la gestion des risques d’intégrité académique à l’ère de l’intelligence artificielle.

Les réactions possibles

Lorsqu’une personne enseignante craint une hausse des cas de plagiat liés à l’intelligence artificielle, neuf réactions sont possibles. Bien que celles-ci soient tout à fait légitimes et humaines, Martine considère néanmoins les quatre premières réactions plutôt contre-productives.
Les réactions peu productives
Paniquer
ChatGPT débarque. Mais c’est quoi cette chose? Attends, c’est hallucinant! Les personnes étudiantes vont devenir paresseuses, ils n’apprendront plus rien. Et ça connait tellement d’affaires, vais-je encore être prof dans cinq ans?
Paniquer, nous l’avons tous et toutes fait. Telle une soupape, c’était utile, car cela nous permettait de faire sortir la pression, nous laissant le temps de nous questionner sur nos pratiques pédagogiques. Mais maintenant que le choc est passé, il faut que nous passions nous aussi aux prochaines étapes.
Interdire l’intelligence artificielle dans nos établissements
Il faut empêcher le monde d’utiliser cela. On revient en arrière, voilà la solution!
Mais dans les faits, est-ce que ce retour en arrière est vraiment possible? Pour Martine, la réponse est tout simplement non : « On vit dans une ère où il est impossible d’interdire l’utilisation de l’intelligence artificielle. Ce qu’il faut, c’est enseigner comment l’utiliser de manière éthique et efficace. C’est notre rôle comme éducateur! » Nous verrons des pistes de solution sur ces enseignements un peu plus tard.
Défendre aux personnes étudiantes de s’en servir pour leurs travaux
Je n’ai pas de pouvoir sur l’institution. D’accord, je vais l’interdire, moi, dans ma classe.
Il est effectivement possible d’interdire le recours à l’intelligence artificielle dans votre classe, mais lorsque les personnes étudiantes sont en dehors de la classe, avez-vous vraiment le pouvoir de limiter leurs actions? Avouons-le, pas vraiment.
Recourir à la détection
Puisque je ne peux tout contrôler, alors je vais coincer et sévir contre les personnes qui ne se plient pas au règlement.
Cette idée est plus terre à terre en effet. Mais dans les faits, comment faire pour y arriver, considérant que l’intelligence artificielle générative génère un texte qui est différent à chaque requête? Martine nous explique que la détection de l’intelligence artificielle est tout simplement impossible, du moins au moment d’écrire ces lignes.
Bien des entreprises nous promettent LA solution technologique pour y arriver, mais dans les faits, elles vendent du rêve et elles le font à fort prix. En 2023, les outils de détection, c’est beaucoup de faux négatifs et aussi de faux positifs. De plus, une nouvelle tendance vient complexifier la tentative de diagnostic : celle de l’utilisation d’une deuxième intelligence artificielle pour brouiller les pistes laissées par la première. Par exemple, une personne demande à ChatGPT de rédiger son travail de fin de session.
Une fois le texte généré, cette personne le copie dans un autre outil d’intelligence artificielle (comme Smodin, pour ne nommer que celui-là) qui en améliore la forme rédactionnelle. Cette nouvelle version du travail laisse croire que le produit final a bel et bien été écrit par un humain. L’outil de détection, très coûteux rappelons-le, risque alors d’affirmer que ce texte a bel et bien été rédigé par un humain.
« On vit dans une ère où il est impossible d’interdire l’utilisation de l’intelligence artificielle. Ce qu’il faut, c’est enseigner comment l’utiliser de manière éthique. »
– Martine Peters
Bref, ces quatre réactions de défense, bien qu’humaines et valables, ne sont pas viables à long terme. Au lieu de vouloir contrer l’utilisation de ces robots et de l’intelligence artificielle en général, il faut accepter que nous devons apprendre à cohabiter avec eux et y aller de réactions davantage proactives. Les voici.
Les réactions productives
S’éduquer
Dans le fond, c’est quoi ChatGPT? C’est quoi ses forces et ses limites? Pourquoi je n’irais pas vérifier par moi-même?
Pour Martine, la solution débute par une meilleure compréhension de l’intelligence artificielle. Il faut se demander pourquoi on craint tant la bête. Il faut ouvrir ces applications, les tester et, pourquoi pas, tester nos évaluations. La meilleure façon de savoir si notre examen est à l’abri de l’intelligence artificielle est justement de faire le test par soi-même. Ouvrons le capot et regardons comment ça fonctionne.
Utiliser l’intelligence artificielle pour nos propres tâches
Dans le fond, si les personnes de ma classe l’utilisent, c’est qu’il y a un avantage à le faire. Pourquoi je n’en profiterais pas moi aussi?
L’intelligence artificielle générative n’est pas parfaite et ne remplace pas l’humain, mais il demeure qu’elle est vraiment utile à bien des tâches. Après tout, il doit bien y avoir une raison qui explique pourquoi il y a des millions d’utilisateurs de ChatGPT à travers le monde. Demandez à l’intelligence artificielle de vous aider à revoir vos plans de cours, à faire un plan pour un texte, à structurer une séance d’enseignement, à faire un remue-méninge avec vous. Ce sont toutes des tâches auxquelles l’intelligence artificielle excelle, car dans tous ces cas de figure, c’est vous qui avez le dernier mot.
D’ailleurs, Martine Peters ajoute cette mise en garde : « Ne demandez jamais à l’intelligence artificielle de produire un texte. Restez plutôt au niveau du plan, de la liste d’idées. » Elle conseille que l’humain demeure toujours le dernier maillon de la chaîne, puisque c’est l’humain qui a les capacités d’analyse, de jugement et d’opinion. C’est vous qui êtes capable de prendre ces informations générées par l’intelligence artificielle et qui pourrez replacer le tout dans son contexte.
Martine décourage du même coup la tentation d’utiliser l’intelligence artificielle pour corriger les évaluations. Il y a des enjeux éthiques énormes à laisser une machine attribuer une note à des personnes étudiantes, mais aussi des enjeux légaux à déposer la production d’un tiers sans son consentement.
Outre ces enjeux, Martine ajoute que selon elle, c’est à la personne enseignante de corriger les évaluations pour la simple et bonne raison qu’elle est la meilleure pour pouvoir donner une rétroaction riche à chacun des membres de sa classe, et pour pouvoir constater l’évolution de chaque individu et mieux intervenir auprès de lui.
Informer et former les personnes étudiantes
Il faut qu’ils comprennent ce qu’est l’intelligence artificielle et quels sont les enjeux liés à son utilisation.
Si une personne enseignante évite de parler de l’intelligence artificielle, comment peut-elle espérer une utilisation éthique et responsable de celle-ci dans son cours? Martine a été particulièrement éloquente lorsqu’elle partage que selon elle, générer un texte avec ChatGPT se résume à faire émerger des idées qui sont déjà existantes sur le Web.
« L’intelligence artificielle n’a donc pas d’idées qui lui appartiennent. Cela veut dire que copier un texte de l’intelligence artificielle, c’est en fait copier un copieur ».
– Martine Peters
Pas besoin d’être une personne experte en TI pour informer et former les membres de sa classe sur l’intelligence artificielle. On peut tout simplement changer l’angle de traitement et mettre l’accent sur les enjeux éthiques qui découlent de son utilisation.
S’en servir pour notre enseignement
Pourquoi ne pas proposer une activité utilisant ChatGPT? Cela pourrait ouvrir la discussion sur son utilisation.
En effet, pourquoi pas? Cela vaut le coup d’essayer. Utiliser une partie d’une séance d’enseignement et transformer une activité d’apprentissage afin d’expérimenter l’intelligence artificielle permettrait aux membres de la classe de constater les forces et les faiblesses de la machine. Cela permettrait ainsi d’ouvrir la discussion plus largement en parlant d’éthique, d’intégrité intellectuelle et de transparence. Ce serait même une très bonne occasion d’exposer à votre groupe vos balises, limites et attentes.
Prévenir pédagogiquement le plagiat avec l’intelligence artificielle
C’est clair que je ne peux plus enseigner de la même façon et surtout que je ne peux plus évaluer de la même façon.
En tant que responsable de l’évaluation dans votre classe, il vous faut donc revoir non seulement comment vous évaluez, mais ce que vous évaluez. En modifiant vos méthodes d’évaluation et les objets à évaluer, votre cours pourrait se repositionner dans une ère plus actuelle, c’est-à-dire celle où l’accès à des outils d’intelligence artificielle sur le marché du travail est bien réel. En quelque sorte, il vaut mieux prévenir qu’interdire.
Pour Martine, la réalité ne peut pas être plus limpide : « Il n’y a pas de plagiat s’il n’y a pas de bénéfice ». Le but est donc de limiter la possibilité que le jeu en vaille la chandelle.
Plagier. Plus facile que jamais.
Vous trouvez qu’il y a de plus en plus de plagiat dans vos classes? C’est que pour la première fois de l’histoire, il est très facile de le faire et encore plus difficile de se faire prendre la main dans le sac. Plagier est en quelque sorte devenu payant.
Avant l’arrivée d’Internet, si une personne voulait plagier, elle devait se déplacer à la bibliothèque, effectuer une recherche, prendre connaissance des ouvrages, juger de la pertinence des contenus puis copier les passages souhaités mot à mot. Le jeu en valait-il la chandelle? Peut-être pas, du moins pas tout le temps.
Et dans le pire des cas, il fallait se rendre à l’évidence que la personne qui plagiait avait quand même appris quelque chose dans tout le processus.
Il suffisait, pour la personne enseignante, d’effectuer également un copier-coller des passages douteux et il obtenait une preuve solide de plagiat. Un outil de détection pouvait même être ajouté à une plateforme institutionnelle comme ZoneCours et la vérification se faisait automatiquement.
Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, plus besoin d’effectuer une recherche. La personne souhaitant plagier n’a qu’à demander à la machine de générer un texte. Il est même possible d’y préciser les consignes du travail. Le tout est si simple, mais la détection ne l’est pas du tout. En fait, elle est extrêmement complexe à réaliser et il est quasi impossible de brandir une preuve irréfutable de plagiat.
C’est donc cette incapacité à prouver le plagiat à l’aide de l’intelligence artificielle qui peut expliquer en partie cette crise d’intégrité intellectuelle que nous traversons en ce moment. Pour s’en sortir, il faudrait qu’il soit aussi facile de plagier que de détecter le plagiat, comme cela a déjà été le cas. Mais en attendant ce jour, il ne reste comme solution que de prévenir le plagiat en changeant les manières d’évaluer. Il faut que l’utilisation de l’intelligence artificielle à des fins de plagiat soit moins attrayante, que le jeu n’en vaille plus la chandelle.
Évaluer autrement
L’intelligence artificielle étant de plus en plus utilisée, on peut se demander pourquoi il faudrait continuer d’évaluer des tâches qui seront réalisées par celle-ci. Martine est en grande partie en accord avec cette réflexion, mais elle ajoute un bémol : selon elle, il demeure essentiel d’évaluer des tâches en début de programme de formation (à l’image des enfants qui apprennent encore à additionner 2+2 malgré l’existence des calculatrices). Cependant, il serait possible d’arrêter d’évaluer ces éléments de compétence en fin de parcours, pour mettre l’accent sur les tâches complexes qui en découlent (à l’image de la personne au secondaire qui utilise sa calculatrice dans ses examens finaux pour faire ses calculs, puisque c’est la démarche et la réflexion qui sont évaluées).
En ce qui concerne le format d’évaluation, Martine Peters ne met pas de gants blancs quand elle affirme que, à son humble avis, l’évaluation par dissertation est peut-être tout simplement dépassée à l’ère de l’intelligence artificielle. Ce n’est pas un fait qu’elle nous expose, mais le fruit de sa réflexion et sa prise de position personnelle. Elle nous propose plusieurs modèles d’évaluation innovants dont plusieurs sont simples à implanter. Je n’en nommerai que quelques-unes.
Revenir à l’examen papier en classe
Ce n’est pas la solution la plus innovante; les autres le seront, je vous rassure. Le but ici c’est de se permettre une pause et d’éviter le plagiat à court terme. Une espèce de pansement que l’on pose sur la plaie et qui permet de revoir son processus évaluatif à moyen et long terme. Bref, « ça fait la job » de contrer l’intelligence artificielle ainsi, mais ce n’est pas la solution idéale à mettre de l’avant pour toujours et dans tous les cas.
Scinder un travail en plusieurs remises
Cette stratégie a pour but de décourager la personne évaluée de commencer un travail de longue haleine la veille de la remise. Dans un contexte de stress, de manque de temps, une personne étudiante a, en effet, plus de risques de ne pas avoir confiance en sa capacité à livrer la marchandise et en viendra à la conclusion que le jeu du plagiat en vaut la chandelle.
Si, par exemple, la personne évaluée doit remettre sa recherche bibliographique en début de trimestre, un peu plus tard son plan de travail, puis un brouillon du travail final et finalement la version finale en fin de trimestre, vous limitez les risques de plagiat.
Proposer des évaluations d’analyse de l’intelligence artificielle
Martine donne cet exemple que j’ai trouvé tout à fait génial. Il s’agit de demander à ChatGPT et à un autre intelligence artificielle de votre choix de produire le travail du cours original. Ces textes vous serviront de matériel brut pour votre nouvelle évaluation. Dans cette nouvelle mouture, au lieu de demander aux membres de la classe de rédiger le travail, vous leur demandez plutôt la tâche suivante : « Voici le travail final réalisé par deux intelligences artificielles différentes. Votre tâche consiste à comparer ces deux productions. Dites-moi laquelle des deux est la meilleure et surtout pourquoi. Je veux que vous explicitiez votre réflexion et votre prise de position. ».
Elle propose aussi des variantes comme celle de demander d’ordonner les arguments des deux textes des plus solides aux plus faibles ou même de demander aux personnes évaluées de retravailler le contenu généré par l’intelligence artificielle en utilisant le mode révision d’un logiciel de traitement de texte. Vous évaluez alors les annotations et notez la richesse de l’analyse et de la réflexion.
Le débat
Cette activité d’évaluation demande une grande capacité de réflexion et d’analyse de la part des membres de la classe. La personne qui sait qu’elle sera évaluée lors d’un débat en classe doit arriver préparée à toutes les éventualités, car elle ne sait pas quels seront les arguments des autres personnes.
Non seulement cette évaluation demande une maîtrise des fondements théoriques et des connaissances de base en lien avec la matière, mais elle exige également une capacité à jongler avec des concepts afin de pouvoir argumenter avec une autre personne.
Martine qualifie ce type d’évaluation de « performative ». Puisque c’est la performance de la personne qui est évaluée, en ce sens, on se rapproche un peu plus des compétences requises dans le marché du travail.
L’évaluation authentique
Cette activité demeure pour Martine Peters la meilleure des solutions. C’est à la fois son avis personnel et celui des personnes étudiantes qu’elle a consultées. Au fond, ce que les membres de la classe veulent, c’est de savoir que leurs apprentissages leur seront utiles « dans la vraie vie ». Pourquoi ne pas profiter de votre stratégie d’évaluation pour en la preuve? En tant que personne enseignante, cela vous demande de concevoir une activité d’évaluation qui se rapproche le plus possible de la réalité du monde du travail.
Vous pouvez, par exemple, demander aux gens de la classe d’analyser un cas réel, de produire de toutes pièces un rapport pour une entreprise, de faire le budget d’une PME ou de faire l’analyse d’états financiers. Laissez votre imagination faire le reste. Vous avez sûrement des idées bien concrètes en tant que personne experte de votre domaine.
Comment cohabiter avec l’intelligence artificielle?
Nous avons vu jusqu’à présent plusieurs stratégies pédagogiques afin de limiter l’utilisation de l’intelligence artificielle. Dans les faits, limiter est une chose, mais il faut garder en tête que vous avez à cohabiter avec cette réalité déjà bien implantée. Lorsqu’il sera possible et utile pour une personne étudiante d’utiliser l’intelligence artificielle comment allez-vous gérer le tout? Plutôt que limiter l’utilisation de l’intelligence artificielle, il est préférable dès maintenant d’en faire la promotion d’une utilisation intègre, efficace et critique.
Pour Martine, la clé pour être à l’aise avec l’intelligence artificielle, c’est la transparence. Cela commence par un message clair au tout début du trimestre dans le plan de cours. Les balises et les consignes doivent être sans équivoque. Personnellement, Martine impose les cinq étapes suivantes aux membres de sa classe désirant utiliser l’intelligence artificielle :
Étapes à respecter avant d’avoir le droit d’utiliser l’intelligence artificielle
- Demander la permission écrite de la personne enseignante avant d’y avoir recourt
- Expliquer pourquoi c’est une bonne idée d’utiliser l’intelligence artificielle
- Si c’est accepté, être transparent dans l’utilisation et indiquer quand et comment elle a été utilisée
- Citer toutes ses sources
- Vérifier l’information provenant de l’intelligence artificielle

« On ne cite pas l’intelligence artificielle. On ne la cite pas parce que ce n’est pas une personne. Par contre, il faut être transparent quant à son utilisation. »
– Martine Peters
Si vous allez de l’avant avec cette proposition, car ultimement, cela demeure votre décision, Martine vous propose également de mettre à la disposition des membres de votre classe des icones permettant l’identification rapide de ce qui a été rédigé soit par un humain, par l’intelligence artificielle ou par une hybridation des deux.
Cliquez sur l’image pour la télécharger sur le site de Martine Peters.
Nous le disions dans le début de cet article, Martine affirme que l’intégrité académique (IA1) et l’intelligence artificielle (IA2) sont toutes les deux là pour rester. C’est avec cette réflexion en tête que la professeure de l’UQO termine cette conférence en nous disant : « C’est à nous les profs de décider comment l’intelligence artificielle sera utilisée dans notre salle de classe. » Ceci nous porte à penser que nous avons peut-être plus de pouvoir que nous le pensons face à cette révolution technologique et pédagogique.
