image de pas d'une personne marchant en forêt

Enseigner la prise de décision en situation de haute criticité et avoir comme salle de classe la forêt boréale… c’est ce que propose Manu Tranquard dans le cours «Survie en région isolée». L’examen final? Rien de moins que de passer une trentaine d’heures en solitaire dans une forêt du Saguenay, en plein mois de décembre. Voilà le sujet de ce midi pédagogique.

Oui, oui! Cela peut sembler surprenant, mais c’est bel et bien dans les murs bétonnés de HEC Montréal, au cœur de la métropole, que Manu fait le récit de cette démarche pédagogique de l’extrême. Mais avant d’avoir peur pour la vie de qui que ce soit, vous devez savoir que «survie en région isolée» est le tout dernier cours d’un baccalauréat en intervention plein air de l’Université du Québec à Chicoutimi, et donc, qu’il y a tout un bagage de connaissances acquises avant que Manu et son groupe en arrivent là.

Ce programme de formation bien unique vise à former des intervenants habilités à élaborer, diriger et superviser des activités de plein air sécuritaires et adaptées. Ce cours de survie devient donc un prétexte pour mobiliser un ensemble de compétences essentielles à la survie en forêt en espérant que le besoin ou la nécessité de survivre en pareil contexte ne se concrétise jamais dans la vraie vie.

Mais advenant que cela arrive… malgré toutes les précautions, l’évaluation des risques et les plans d’urgence, si jamais les choses venaient à mal tourner, alors les finissantes et finissants de ce programme de formation seraient bien outillés pour assurer leur propre survie et celle du groupe dont ils sont la charge.

Pédagogie expérientielle surprenante

Durant cette trentaine d’heures où les personnes de la classe sont littéralement lâchées lousses en forêt individuellement, chacun doit mettre en pratique l’ensemble des notions acquises dans le but :

  1. D’augmenter le temps de résistance dans un milieu hostile
  2. De diminuer le temps d’intervention des secours
Manu Tranquard et Cyrille Sardais discutant

En fonction de ses propres forces et de ses propres limites, de l’environnement qui l’entoure, de ses besoins, chaque personne étudiante doit tout mettre en œuvre pour réussir cette épreuve, ou cet examen (rendu là honnêtement, vous pouvez utiliser le mot qui vous convient le mieux).

Pas de bonnes ou de mauvaises réponses en soi lors de cette « épreuve-examen ». L’essentiel c’est d’être capable de mobiliser ses compétences pour arriver au meilleur résultat possible en attentant la fin de l’épreuve finale, celle-ci marquant la fin de l’activité d’apprentissage.

Évaluation à difficulté variable

Et ce n’est pas tout! Chaque personne doit aussi relever un défi supplémentaire de difficulté variable selon une échelle de 1 à 12. Cela peut aller d’être simplement privé d’une pièce d’équipement non essentielle (niveau 1) jusqu’à partir dans le bois sans feu, et après s’être totalement mouillé (niveau 12). Le choix du défi se fait de manière individuelle, un peu à l’image de la pédagogie inclusive, une approche qui demande à la personne apprenante de participer à l’élaboration de son évaluation.

De manière confidentielle, chaque personne propose son défi personnel à Manu. Si le défi est jugé trop facile aux yeux de l’enseignant, qui connait bien chaque membre de son groupe et ses capacités personnelles, Manu propose alors de monter la barre un peu plus haut. À l’inverse, il peut aussi proposer de l’abaisser s’il croit le défi trop grand. Le but est que chaque personne soit à l’aise durant l’expérience de survie, mais que la réussite du défi personnel demeure atteignable. Chacun fait donc face au même niveau de difficulté lors de « l’épreuve-examen » puisque celui-ci a été déterminé en fonction des capacités et des limites personnelles.

Manu Tranquard

Sûreté et risques calculés

Pendant les 30 heures où ces 24 étudiantes et étudiants sont seuls en forêt mobilisant l’ensemble des compétences acquises durant l’ensemble de leur formation universitaire, Manu Tranquard et d’autres membres du corps enseignant assurent une sécurité… tout en restant pas trop loin. Un système de communication par sifflet permet de s’assurer que chaque personne est dans une situation où le risque demeure sécuritaire et calculé. Jamais Manu n’intervient directement, à moins que la situation ne l’oblige.

Quelle est la stratégie de notation?

D’emblée, Manu explique qu’un échec dans ce cours est quelque chose de très rare. Même si la tâche est colossale, toutes les personnes sont bien préparées pour surmonter ce défi. En ce qui concerne la note, car c’est un incontournable pour ce cours crédité, elle se discute en rencontre individuelle.
Une fois l’expérience de survie terminée, la personne évaluée rencontre Manu dans ce que l’on pourrait appeler un « examen oral combiné à une autoévaluation ». Manu demande alors à chaque personne ce qu’elle juge avoir réussi, moins bien réussi et pas réussi et demande d’élaborer sur chacun de ces éléments. À la lumière de cette conversation, une note est alors attribuée d’un commun accord.

Mais comme l’explique Manu, cette stratégie de notation est possible parce que le cours de survie en est un d’exception. La note n’est pas du tout une priorité ni une motivation lors de l’expérience d’apprentissage.

Et pourquoi parler d’un cours de survie à HEC Montréal?

Si un midi pédagogique a été consacré à un cours sur la survie dans une école de gestion au cœur de la métropole, c’est peut-être pour montrer que plusieurs sentiers peuvent empruntés pour aborder les apprentissages et leur évaluation.

Ce cours présente une activité d’apprentissage expérientiel qui fait appel à un ensemble de savoirs, savoir-faire, savoir-être complexes. C’est tout un ensemble de compétences qui est mobilisé dont le jugement, la débrouillardise, un savoir-agir in fine.

De plus, cette épreuve est un exemple incomparable de motivation intrinsèque au sens où les personnes de la classe priorisent la réussite de l’activité pour elles-mêmes avant de se préoccuper de la note. Leur but, c’est de se prouver à elles-mêmes qu’elles sont capables.

Il s’agit également de l’exemple d’une évaluation qui sort du cadre classique. Nous sommes à des kilomètres, au sens réel comme au figuré, d’un cahier de réponses proposant des questions à développement ou à choix multiples.

L’idée que la personne évaluée doive se fixer un défi personnel et que la note se discute avec la personne enseignante est en soi inspirante. Ce n’est peut-être pas possible dans toutes les activités d’évaluation d’agir ainsi, mais quand même, on peut s’inspirer de tout cela si on a le désir de commencer à évaluer autrement!

Voici ce qui retient l’attention lors de cette conférence passionnante qui sort vraiment de l’ordinaire. Nous espérons que chaque membre du corps enseignant qui y a assisté est reparti avec quelques idées nouvelles à tenter avec son propre groupe-classe si le contexte s’y prête.

Bien qu’il soit peu probable qu’un cours de HEC Montréal se déroule un jour au cœur de la forêt boréale en larguant l’ordinateur portable au