En ce jour de rentrée pédagogique, notre Direction a invité le professeur Jean-Charles Cailliez de l’Université catholique de Lille afin qu’il puisse partager avec la communauté enseignante de HEC Montréal sa vision très peu commune de la pédagogie. Ce scientifique qui aime se définir à titre de « hacker pédagogique » et de « manager de l’innovation » a trouvé le moyen de ne pas enseigner la génétique moléculaire et la microbiologie tout en formant les futurs experts de ces domaines.

En un clin d’oeil
| Aspect | Cours traditionnel | Cours de Jean-Charles Cailliez |
|---|---|---|
| La connaissance | ||
| Priorité | Quantitative | Qualitative |
| Évaluation des apprentissages | Démontrer la rétention et la compréhension des concepts du cours | Enseigner les concepts du cours à ses pairs |
| Savoirs visés | Savoir et savoir-faire | Savoir-être et savoir-agir |
| La personne enseignante | ||
| Posture | Experte | Apprenante |
| But | Transmettre le savoir au groupe | Accompagner les personnes étudiantes dans leur apprentissage |
| Priorité | Enseigner l’ensemble de la matière prévue au cours dans le but de réaliser une épreuve évaluative | Ancrer la matière essentielle chez les apprenants de manière durable |
| La personne étudiante | ||
| Posture | Consommatrice de savoir | Actrice de son apprentissage |
| But | Prise de notes et préparation afin de performer lors des évaluations | Conception d’outils d’enseignement pour les collègues de la classe |
| Priorité | Enregistrer un maximum de connaissances | Être capable d’enseigner les notions centrales du cours |
La conférence
Visionner la conférence dans un nouvel onglet
(réservé aux membres de HEC Montréal)
Un vieil adage prétend que « la meilleure façon d’apprendre, c’est d’enseigner ». Alors pourquoi engage-t-on des gens pour enseigner? Non, il y a surement quelque chose qui cloche : ce raccourci est trop simple… et tellement plus économique pour les institutions d’enseignement.
Jean-Charles est en accord avec cet adage, sans évidemment croire que le rôle d’enseignant est inutile. C’est pour cette raison que le « Do it yourself » est le moteur des cours de science dont il est titulaire. Cette vision d’un cours à « monter soi-même » pourrait se comparer à vouloir assembler un meuble Ikea… sans nous fournir une boite avec matériel et instructions.
Il nous propose plutôt d’aller directement dans l’entrepôt du fabricant où toutes les pièces, morceaux et outils sont disponibles, sans pour autant nous donner accès à un manuel d’instructions… car ce sera notre rôle de le rédiger et nous aurons un trimestre pour y arriver.
Pourquoi innover en pédagogie?
Jean-Charles Cailliez en avait assez des cours magistraux où les membres de sa classe passaient leur temps à dactylographier chacun de ses propos au lieu de réfléchir à la matière. De plus, il avait remarqué que cette posture de prise de notes accaparait 100 % du temps de classe, laissant peu de place à la collaboration et à la communication, deux compétences qui sont à la fois recherchées par le marché du travail et qu’il souhaitait voir se développer.
Il fallait revoir l’entièreté de son cours afin que son groupe-classe cesse d’uniquement prendre des notes pour devenir réellement actif. Le travail devait se faire à la maison et le temps consacré en salle de classe devait servir aux échanges, aux confrontations d’idées… à cet espace légèrement difficile et inconfortable qui permet un réel apprentissage.
La solution? La classe inversée, voire renversée!
De consommateur à acteur

Illustrations de Charles Henin
Les cours de Jean-Charles, ce sont des cours où le principe de la classe inversée est poussé un peu plus loin. Voici comment cela fonctionne.
Au début d’un trimestre, il annonce aux membres de sa classe que ce seront eux qui donneront le cours, pas lui. Il divise son groupe en équipes d’environ six personnes. Chaque sous-groupe est responsable de préparer l’enseignement d’un thème au menu du cours. Mais puisque son cours transforme ainsi le rôle des personnes étudiantes en une posture enseignante… il se voit dans l’obligation de prendre lui-même le rôle du seul étudiant de sa classe!
Et c’est cette posture d’apprenant qui lui permet de questionner, remettre en question et soulever des doutes sur le contenu présenté en classe. Imaginez un peu la scène…
Un scientifique de la renommée de Jean-Charles, expert de la matière qu’il enseigne, est appelé au tableau pour répondre à une question posée par les multiples personnes qui lui enseignent. Pour formuler sa réponse, il n’a droit qu’au contenu présenté en classe par ces mêmes personnes.
Si Jean-Charles est capable de livrer une réponse claire et appropriée, c’est donc que la matière a été bien enseignée. Si ce n’est pas le cas, cela envoie le message à l’équipe que le travail d’enseignement est à parfaire.
Comment évaluer dans ce contexte?
Le trimestre avance alors que la classe enseigne à Jean-Charles. Au fil des semaines, les membres du groupe consultent évidemment le contenu préparé par les autres équipes, ce qui fait que l’ensemble de la classe aura du matériel de qualité pour se préparer à l’examen final.
Cette épreuve aura bien sûr été discutée et préparée par le corps enseignant… soit l’ensemble de la classe. Bien que dans les faits, ce soit Jean-Charles qui décide ce qui sera à l’examen (après tout, c’est lui qui sait quels sont les éléments centraux de la matière enseignée), il choisit ses questions dans une banque qui aura été préparée par le groupe.
Le rôle clé du pédagogue
À une époque où tout le contenu scientifique nécessaire à l’apprentissage de ses cours est déjà disponible en ligne et dans les bibliothèques sous tous les formats possibles et imaginables, le rôle clé du pédagogue, selon Jean-Charles, est de distinguer le savoir essentiel qui sera pertinent pour la personne apprenante de ce qui est accessoire. Il est également la meilleure personne pour juger du niveau de compréhension de ces notions.
Ça fonctionne, l’apprentissage coopératif?
Jean-Charles ne retournerait pas en arrière. Il a vu une augmentation de la motivation et de l’engagement des membres de sa classe. Il constate également que ceux-ci craignent moins l’erreur, ils acceptent que cela fasse partie de leur apprentissage. Il observe aussi que son groupe-classe collabore davantage, ce qu’il ne percevait pas dans le mode transmissif de ses anciens cours magistraux.
Donc, adieu le magistral?
Pas du tout. Il est faux de croire que le magistral, c’est le mal. Jean-Charles y fait d’ailleurs encore souvent appel. Comme il le dit à la blague, il ne voudrait pas d’un chirurgien ou d’un ingénieur qui aurait uniquement appris dans un apprentissage décentralisé.
Ce qui est important à ses yeux, c’est d’être capable de trouver la bonne hybridation entre le magistral et l’apprentissage actif. Et pour lui, chaque séance de cours doit non seulement présenter un mélange des deux, mais chacun de ces formats doit dépendre de l’autre pour assurer une saine participation, motivation et… qu’on se le dise, présence en classe. La participation active à la partie collaborative du cours est essentielle à la compréhension de la partie magistrale, et vice versa.
Et l’intelligence artificielle dans tout cela?
Si l’intelligence artificielle peut aider les membres de sa classe à préparer de meilleurs cours, plus accessibles et compréhensibles pour tous, Jean-Charles ne voit pas où est le problème. Ce qu’il déteste, en revanche, c’est lorsque les membres de sa classe l’utilisent pour tenter de montrer qu’ils sont intelligents en posant une question dont ils ne comprennent pas le sens ou en présentant un texte qu’il leur est impossible de vulgariser.
Quand cela arrive, Jean-Charles souligne les extraits qu’il croit être un produit de l’IA inutile au cours et demande une reformulation ou une explication… il affirme en bon étudiant ne pas comprendre ce que la personne veut dire, et le tour est joué. Dans sa classe, il est donc permis de copier-coller de courts extraits produits par l’intelligence artificielle, si c’est utile à l’apprentissage et mis en contexte.
L’IA fait désormais partie du paysage, et elle n’est pas un ennemi en soi. Bien utilisée, l’IA permet même aux membres de sa classe d’aller plus loin. En fait, il constate qu’elle est devenue essentielle, voire incontournable, pour l’apprentissage des personnes étudiantes.
Faut-il innover dans sa classe?
Pas nécessairement. Jean-Charles Cailliez précise que s’il a pris la décision d’innover dans sa classe, c’est qu’il a pris conscience qu’il n’était pas capable d’atteindre ses buts pédagogiques avec son groupe en demeurant dans un contexte où il livrait sa matière de manière magistrale.
L’innovation était un besoin en soi… et non un simple désir d’essayer autre chose dans sa classe. C’est donc de ce besoin, de cet écart à combler, que doit émerger l’innovation. Si l’on se limite à innover tout simplement parce qu’on a le goût d’innover, on risque de mettre beaucoup d’énergie dans un projet qui, finalement, ne fera peut-être pas une grande différence pour notre groupe-classe.
Vous êtes curieux d’en apprendre plus sur les différentes techniques utilisées par Jean-Charles Cailliez? Consultez son blogue et qui sait… peut-être que l’une de ses innovations saura répondre à l’un de vos besoins! Ou si vous préférez, construisez votre propre meuble Ikea et votre propre manuel d’instructions en fonction de ce que vous y découvrirez.
Pour aller plus loin
Cailliez, J.-C. (s. d.). De la créativité à l’innovation [blogue]. Educpros. https://blog.educpros.fr/jean-charles-cailliez/
Cailliez, J.-C. (2025). La classe renversée, une innovation inspirante. Soins, 70(894), 32-36. https://doi.org/10.1016/j.soin.2025.02.009
Cornu, É. (2023). Quelles différences entre classe inversée et classe renversée? [fiche de synthèse]. Délégation d’accompagnement à la créativité, l’ingénierie et la pédagogie, Université de Lorraine. https://sup.univ-lorraine.fr/quelles-differences-entre-classe-inversee-et-classe-renversee/
Direction de l’apprentissage et de l’innovation pédagogique. (2025). La classe inversée. HEC Montréal. https://enseigner.hec.ca/pedagogie/classe-inversee/

