Comment repenser l’enseignement à l’ère de l’IAG? La question n’a rien d’anodin et il n’existe pas non plus de réponse unique. C’est dans cet esprit que le Parcours IAG a réuni le corps enseignant pendant quatre journées de réflexion et d’expérimentation. Quatre journées, quatre angles : se positionner soi-même face à l’IAG, repenser le processus d’apprentissage, revoir l’évaluation et le design des cours, puis passer à l’action.
Voici le compte rendu de ce que nous en retenons.
Une formation en 4 jours :

Jour 1 : L’IAG, un problème épineux
Avant de savoir comment composer avec l’IAG en classe, encore faut-il savoir où l’on se positionne face à cette technologie dans sa propre vie.
- Quelle place suis-je prêt à lui laisser aujourd’hui? Et dans 20 ans?
- Quelles tâches ai-je envie de lui déléguer, et lesquelles je préfère continuer à réaliser par moi-même?
Matière à réflexion : Iriez-vous jusqu’à laisser un agent autonome conduire votre voiture en 2036? Peut-être pas.
En revanche, effaceriez-vous dès aujourd’hui votre application de navigation qui vous propose le meilleur trajet du point A au point B? Surement pas non plus.
Comment expliquer cette « peur-dépendance »? Tout simplement, peut-être, parce que la voiture autonome agit à notre place, alors que l’application de navigation nous laisse agir. Tout cela ne serait, au fond, qu’une question d’agentivité, soit la « faculté, pour un agent, d’agir et d’influencer les événements et les êtres » (Vitrine linguistique).
Pour cette journée d’introspection sur l’IAG, c’est l’agentiv-o-mètre qui entre en jeu. Cette activité ludique, conçue par Catherine Bigras-Dunberry, conceptrice pédagogique, propose tout simplement de prédire notre propension au laisser-aller.
Se projeter dans un futur où l’IA prendra de plus en plus de place peut donner le vertige. Quelles tâches accepterons-nous de déléguer, individuellement et collectivement? Lesquelles voudrons-nous absolument conserver?
C’est avec ces questions en tête que les membres du corps enseignant ont ensuite été invités à cartographier les forces qui façonnent leur pratique enseignante.
Il leur a été demandé de décrire la vision qu’ils ont de l’avenir de leur profession, les tendances et directives actuelles qui imposent le changement, ainsi que les habitudes, valeurs et ancrages qui les freinent ou les stabilisent dans leur vision d’avenir de leur profession. Rendre explicites ces forces qui sont à l’œuvre peut ainsi révéler à chacun et chacune la diversité des chemins possibles et la marge de manœuvre que chacun a de décider et agir.
Si l’on n’avait qu’une chose à se rappeler de cette journée
Il est normal d’éprouver un sentiment de dépassement par cette nouvelle réalité. Il est cependant tout aussi primordial de s’y intéresser, de se trouver un ancrage en tant qu’être humain, et de faire l’inventaire des tâches où la primauté de l’humain doit être préservée.
Cet espace-là, il faut le protéger.
Jour 2 : Apprendre à apprendre avec l’IAG
L’IAG est dans nos classes. Elle y est pour rester. Voilà un constat que nous avons fait (et refait) au cours des dernières années. Mais au-delà du constat :
- Quelles sont les opportunités qui s’offrent à nous?
- Quels sont les enjeux à prendre en compte?
- Et surtout, quels comportements d’apprentissage faut-il encourager… ou éviter?
Amélie Laurence, conceptrice pédagogique, a invité le corps enseignant à dresser l’inventaire des tâches associées à l’apprentissage et à identifier, pour chacune, les enjeux et les opportunités amenés par l’IAG. Par la suite, elle les invite à se questionner sur l’impact de l’IAG sur les fonctions cognitives.
Le fil conducteur qui ressort de ces réflexions? La métacognition.
Pour utiliser l’IAG de façon bénéfique, il faut savoir poser un regard critique sur ses apprentissages et concevoir des activités qui favorisent ce recul. Voilà ce qu’on peut attendre du processus d’apprentissage et des stratégies d’enseignement à l’ère de l’IAG.
Si l’on n’avait qu’une chose à se rappeler de cette journée
Il est primordial de protéger le processus cognitif lorsqu’on est en situation d’apprentissage. La personne apprenante doit éviter de court-circuiter sa pensée en copiant-collant la tâche dans un outil d’IAG puis en collant le résultat dans son travail à l’aveugle.
À cet effet, Catherine Natacha Léger, orthopédagogue universitaire des SCE, est venue présenter les résultats de son projet de maitrise réalisé à l’Université de Sherbrooke sous la direction de Florian Meyer : La métacognition à l’ère de l’intelligence artificielle générative, accompagner les personnes étudiantes vers une utilisation réfléchie de l’IAG.
Dans ce projet, elle démontre qu’une intervention orthopédagogique structurée, articulée au cycle d’autorégulation de Zimmerman, suffit à amorcer une transformation profonde.
Après seulement 60 minutes d’enseignement explicite et trois semaines de pratique autonome, les personnes participantes sont passées d’une consommation passive de l’IAG à une véritable co-construction active de leurs apprentissages. La démarche en trois phases (avant, pendant, après) qu’elle propose fonde aujourd’hui la Démarche réfléchie du Guide d’utilisation de l’IAG de HEC Montréal.
Comment tirer profit de l’IAG sans hypothéquer son apprentissage à long terme? La solution est toute simple : « prendre une pause » avant et après l’utilisation de l’outil.
En prenant une pause avant de rédiger sa requête, la personne apprenante internalise la tâche et élabore une stratégie claire pour formuler la meilleure requête possible.
En prenant une pause après son interaction avec l’outil, elle se questionne non seulement sur le produit, mais aussi sur sa démarche et sur sa relation avec la technologie.
Et pendant l’interaction avec le modèle de langage? Tout est-il alors permis?
Pas du tout. La Démarche réfléchie en trois phases demande à la personne utilisatrice d’un outil d’IAG de demeurer active sur le plan cognitif pendant l’utilisation de l’outil d’IAG, alors que la réflexion qui suit son utilisation permet de « développer notre esprit critique en évaluant systématiquement la qualité des informations fournies » (Léger, 2025).
Jour 3 : Évaluation et redesign de cours
L’évaluation à l’ère de l’IAG doit être repensée… ce qui implique forcément de repenser ses cours.
La journée débute avec une activité de codéveloppement où le corps enseignant est invité à réfléchir à la question, à partir d’enjeux survenus dans des activités d’évaluation bien réelles.
L’objectif? Trouver de vraies solutions à de vrais problèmes. Le groupe s’est divisé en quatre équipes. Quatre membres du corps enseignant se sont portés volontaires pour jouer le rôle du « client » en présentant une évaluation à revoir, améliorer ou à orchestrer.
Les consultants (3 à 4 par équipe) ont ensuite pu contribuer à la réflexion sur ces problématiques. Les personnes participantes ont apprécié de pouvoir partager leurs enjeux sans filtre et sans jugement. Une belle façon de briser l’isolement et de faire émerger, ensemble, des pistes de solutions concrètes.
Cette troisième journée fut également l’occasion de découvrir les initiatives inspirantes de trois enseignants et enseignantes.
Voici les idées maitresses qui ressortent de leur partage :
- Pour Zoffirath Dissou, maître d’enseignement au Département de sciences comptables, il s’agit de la création d’un outil d’auto-évaluation avec l’IAG intégrant validation des acquis, rétroaction et radar de progression, pour aider les membres de sa classe à mesurer leur maîtrise des compétences du cours tout au long de la session.
- Pour Karine Deshayes, maître d’enseignement au Département de management, il s’agit d’un redesign du cours « Travailler en équipe » repensant les modes d’évaluation et l’encadrement des membres de sa classe afin de mieux mesurer les apprentissages réels, de renforcer la motivation et d’enseigner une démarche critique et réfléchie face à l’IAG.
- Pour Jean-François Pilon, maître d’enseignement au Département de management, il s’agit d’une révision de ses méthodes de travail intégrant l’IA agentique Claude Cowork comme partenaire pédagogique, de la conception et du développement de cours jusqu’à la création d’outils d’évaluation et la correction, pour réinvestir le temps libéré dans le jugement disciplinaire et la relation avec les membres de sa classe.
Jour 4 : Innovation et mise en action
La dernière journée du parcours s’est conclue par un passage à l’action. David Di Pietro, concepteur pédagogique, a invité d’abord les membres du corps enseignant à téléverser leur plan de cours dans un outil d’IAG de leur choix, puis à demander à l’agent de générer des idées d’activités liées à l’IAG et contextualisées pour leur cours à partir de deux documents : Un cadre de référence pour développer la littératie numérique en IA par l’Université de Sherbrooke et l’article Scaffolding critical thinking with generative AI: Design principles for integrating large language models in higher education (Vendrell et Johnston, 2026).
Un constat émerge des échanges : le développement de cette pensée critique doit absolument se faire par étapes. Devant l’immensité des possibilités et des enjeux, il faut bâtir une sorte « d’échafaudage cognitif ». L’enseignement de l’IAG ne peut que se faire de manière graduelle. Idéalement, l’orchestration des compétences liées à l’IAG gagnerait à être pensée au niveau d’une approche-programme.
Pour terminer le parcours, le groupe a réalisé une activité réflexive en quatre étapes où le corps enseignant a été invité à réfléchir à leur « cours de demain ». Cette activité, inspiré de l’atelier 10x vs 10% : cap sur l’innovation avec une approche modulaire et flexible du Bootcamp intelligence A+H de l’Université Laval, fut l’occasion pour tous et toutes d’identifier ce qu’ils font déjà en matière d’intégration de l’IAG, de projeter une vision ambitieuse de leur enseignement, d’en retenir un premier pas réaliste et atteignable, puis de définir leurs dix prochaines actions concrètes.
En conclusion
Quatre journées, quatre angles, et un constat qui se confirme à mesure que l’on avance : il n’y a pas de recette unique pour composer avec l’IAG en classe. Il y a, en revanche, des questions à se poser, des espaces cognitifs à protéger, des pratiques à revoir et un travail collectif à entreprendre.
Ce que ce parcours nous laisse entre les mains, ce ne sont pas des certitudes, mais des pistes. Des pistes qui invitent à se positionner d’abord comme être humain, à protéger le processus d’apprentissage, à repenser l’évaluation, et à enseigner l’IAG de manière graduelle et coordonnée.
L’IAG est là pour rester. À nous de décider, ensemble, ce que nous voulons en faire en salle de classe.
Références
HEC Montréal (2024). IA pour intégrité académique.
Léger, Catherine Natacha (2025). La démarche métacognitive en trois phases, HEC Montréal.
Oligny, Philip (2026). 10x vs 10% : cap sur l’innovation avec une approche modulaire et flexible
Université de Sherbrooke (2026). Un cadre de référence pour développer la littératie numérique en IA
Vendrell, M., & Johnston, S. K. (2026). Scaffolding critical thinking with generative AI: Design principles for integrating large language models in higher education. Computers and Education: Artificial Intelligence, 100572.


